Pourquoi a-t-on changé l’approche ?
Ils se sont rendu compte qu’en 2006, ils avaient focalisé sur la base pour donner le profil des candidats, comment voter, les valeurs démocratiques, etc. On a remarqué au cours de ces cinq dernières années, après les élections, que l’éducation donnée n’a presque pas porté de fruits parce qu’ils n’avaient pas sensibilisé les politiciens aux valeurs démocratiques, aux valeurs de justice, aux valeurs de paix.
C’est pourquoi cette année, ils ont décidé de focaliser sur les 2 couches de la société, c'est-à-dire la base et les politiciens. On a donné cette formation aux délégués de la société civile, une religieuse pour représenter l’association des religieuses, des prêtres, des religieux. Tous les évêques ont suivi cette formation, le Premier ministre était là ainsi que quelques parlementaires.
On a eu l’impression, quand on a invité le Premier ministre que celui-ci tremblait, car il pensait que l’Église voulait faire son procès, l’évaluation de son travail. Mais après les deux semaines, tout le monde était tellement heureux, qu’ils ont demandé que l’on donne la même formation à tous ceux qui n’avaient pas pu participer à cette première formation parmi les sénateurs, les parlementaires, d’autres ministres.
Comment se fait cette formation dans les autres parties du pays ?
Dans cette première formation, on a envoyé des délégués de chaque diocèse. Les délégués des diocèses ont la mission de multiplicateurs pour les délégués qui viennent de différentes paroisses, et ces délégués de différentes paroisses doivent amener cette formation à la base dans les communautés chrétiennes vivantes.
Nous espérons que tout cela va promouvoir des valeurs de justice, de droiture, etc. à l’encontre de ce que vivons aujourd’hui c’est à dire la corruption, les vols, les détournements.
Tu viens de terminer des études de justice et paix. Qu’est-ce qui t’a amené à faire ces etudes ?
En 2009, lors de l’Assemblée Générale où nous cherchions le thème du Chapitre, le Réseau Justice, Paix et Intégrité de la Création était très présent. Alors, le leadership de la Congrégation a vraiment recommandé que l’on commence ce projet. On m’a demandé si j’étais prête à m’engager là dedans. C’est un domaine qui m’attire beaucoup.
A ce moment, je venais de vivre une rencontre très importante en Belgique, suite à une invitation de Begoña Iñarra à une rencontre de groupe. Ce groupe était surtout composé de jeunes filles, de jeunes femmes, de jeunes gens. Begoña et moi-même, nous étions les plus âgées du groupe. On a parlé des situations d’injustice et d’insécurité ainsi que de la politique des pays occidentaux en Afrique. Ce jour-là, nous parlions du Congo. Il y avait des allemands, des français, des anglais, des belges, des italiens, plusieurs nationalités réfléchissant comment influencer les prises de décision de leur pays au Congo.
Cela m’a touché car il n’y avait aucun congolais dans le groupe, sauf moi. À la fin, j’ai demandé à Begoña : « Comment se fait-il que dans une rencontre pareille, il n’y a pas de congolais puisque c’est un forum où ils peuvent apprendre mais aussi apporter beaucoup. »
J’ai partagé cela avec l’Assemblée et nous avons vraiment appuyé l’idée de travailler en partenariat avec d’autres qui sont assoiffés de paix, de justice, de bien-être pour tous.
C’est à l’Assemblée générale de février 2010 que le leadership a décidé de me donner une formation. Il est nécessaire d’avoir des outils d’analyse et de compréhension des structures internationales qui sont à la base des injustices que nous vivons. C’est très important d’avoir des outils de compréhension de la politique étrangère des états qui profitent de l’ignorance ou de la gourmandise et de l’égoïsme des dirigeants africains pour continuer à piller, si je peux utiliser le terme, les richesses du continent.
Comment as-tu trouvé ce cours ?
C’est grâce à nos sœurs de Louvain la Neuve, Maria Alexis, Marie-Paule Schiltz et Lucienne Fraipont, que nous avons pu trouver un programme très intéressant à l’Université Catholique de Louvain la Neuve. C’est une formation continue en Sciences Politiques pour l’analyse des crises internationales. Ce cours se donne en auditoire aux étudiants réguliers. Toutefois, les personnes qui travaillent peuvent suivre les cours en ligne dans n’importe quel coin du monde.
Le programme est structuré en 4 cours : la géopolitique, les relations internationales, la stratégie et sécurité internationale, les négociations internationales, réparti sur une année académique.
Je suis très contente, vraiment très contente car j’ai reçu des outils pour comprendre la politique étrangère des grandes puissances et leur vision sur les pays en voie de développement.
Le cours n’est pas pour l’Afrique, c’est pour le monde entier. Les étudiants sont dans le monde entier, aux Etats-Unis, en Chine, au Japon, au Congo, au Burkina Faso, au Cameroun, en Afrique du Sud, en Nouvelle Zélande, Australie, etc. Ce qui est bon, c’est qu’avec toutes ces distances, on avait des forums en ligne. On a même eu des simulations de négociation etc. L’interaction était très bonne.
C’est grâce à ce cours que j’ai découvert, par exemple, la problématique des Balkans ainsi que le problème entre la Chine, le Japon, la Corée et aussi le Tadjikistan, le Kyrgyzstan, tous ces territoires qui m’étaient inconnus avant.
Ce que je trouve très important est que les outils qui nous sont donnés nous permettent d’analyser des situations de n’importe quel coin du monde.
Tu étais impliquée à Bukavu, pendant la guerre, surtout avec les femmes victimes de la violence, sans doute tu pouvais faire des liens avec ton cours.
Oui, je l’ai fait. Nous avions beaucoup de travaux pour chaque cours à remettre aux professeurs.
Pour chaque cours, on avait au moins trois travaux. Parfois, on nous proposait des thèmes et d’autres fois on nous demandait de choisir nous-mêmes. Sur les 16 travaux que j’ai faits, j’en ai fait trois sur le Congo.
C’est le jour de la Pentecôte qu’une prise de conscience m’est venue parce que je travaillais sur les négociations de Goma : C’est une mise en scène et non pas vraiment une négociation puisqu’un groupe armé est mis à pied d’égalité avec un gouvernement légitime mais en excluant d’autres groupes.
Mais ce qui est écœurant, c’est que pendant ces mêmes négociations les deux présidents Kagamé et Kabila font leurs négociations secrètes, prennent des décisions qui sont implémentées pendant que les négociations « officielles » sont en cours.
Alors on comprend bien que la situation ne va pas se résoudre. J’étais très en colère, révoltée, et je sentais une certaine violence qui commençait à naitre en moi, mais grâce au cours de sécurité et stratégie, j’ai découvert ce qu’on appelle le « complexe régional de sécurité ». Cela veut dire que lorsque plusieurs des états voisins ont des problèmes de sécurité, c’est impossible de penser de résoudre le problème des uns indépendamment des autres.
C’était le jour de la Pentecôte ! J’ai pris cela comme un don de l’esprit, qu’il est impossible de penser à la sécurité au Congo, si au Rwanda, au Burundi, en Uganda, on ne pose pas les mêmes questions parce que les rebelles qui opèrent au Congo viennent aussi de l’Uganda, du Burundi, et du Rwanda et ça s’entremêle. Alors pour une paix durable dans la région des grands lacs, il faut que l’on cherche des solutions dans les quatre pays impliqués.
Quel est l’appel que tu perçois pour nous SMNDA ?
C’est de souligner l’aspect « Justice et Paix, Intégrité de la Création » dans tous nos engagements et travailler a la conscientisation de la base tout en menant des actions au sommet. Si au Congo, les gens comprennent que l’on ne peut pas continuer à aiguiser les épées contre le Rwanda mais que l’on doit chercher à travailler ensemble pour trouver une solution au problème de sécurité de ces deux pays nous arriverons à une paix durable.
Donc je suis convaincue que l’éducation à la réalité de ces complexes de sécurité est très importante et il faut la commencer à la base. Aussi une éducation à la solidarité puisque cela implique une solidarité entre les peuples. Moi, je ne peux pas concentrer mon énergie sur les politiciens, mais plutôt sur les jeunes qui vont grandir et seront les leaders de demain.
Il doit y avoir des liens entre l’Europe et l’Afrique et travailler des deux côtés ?
Oui, c’est ma conviction aujourd’hui.
A combien de Chapitres Généraux as-tu participé ?
C’est mon troisième.
Tu étais présente lors de la recherche du thème. Qu’est-ce qui te touche davantage ?
Ce thème me mobilise dans ce que je suis en train de faire dans ma formation et dans l’engagement que je vois devant moi. Je trouve que cela me mobilise encore davantage avec ce que nous sommes en train de vivre au Chapitre. Je vois que depuis que nous sommes là avec le regard sur le monde, à la recherche des défis pour nous dans ce monde d’aujourd’hui ça rentre très bien dans cette recherche d’une création réconciliée.
Quelle est l’attitude qui te tient à cœur maintenant ?
Déjà, depuis le travail du comité préparatoire, Sr Christine, notre modératrice, nous a dit : « Vous n’êtes pas là pour faire une compilation. Vous devez commencer un processus de discernement qui doit aller jusqu’au chapitre et au-delà. » Et c’est ça qui me tient à cœur et je trouve que dans le Chapitre, c’est une attitude que la modératrice privilégie beaucoup et elle nous donne les moyens de la vivre : le temps d’intégration à la fin d’une journée, les séances d’écoute privilégiée et d’échanges me donnent d’être en contact avec l’Esprit de Dieu autant que je le peux et voir dans tout ce que l’on a partagé ce qui est pour nous un appel venant de Lui. Donc, dans ce Chapitre, ce que je privilégie beaucoup c’est l’attitude de discernement.
Merci, Vicky
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