PROGRAMME LAVIGERIE - Dossier no 5
RÉCONCILIATION, JUSTICE ET PAIX
« Je suis un homme, l’injustice envers d’autres hommes révolte mon cœur... l’oppression indigne ma nature… les cruautés contre un si grand nombre de mes semblables ne m’inspirent que l’horreur.” Cardinal Lavigerie
Violences, guerres, injustices sont le lot de mauvaises nouvelles vécues par des millions de personnes sur notre planète et largement véhiculées par les médias. Même si nous ne vivons pas dans un lieu de conflit ouvert, nos yeux, nos oreilles, notre cœur de femme et d’apôtre sont touchés par ce que nous voyons et entendons.
En son temps, le Cardinal Lavigerie a été ému jusqu’au plus profond de lui-même par les injustices, d’où son cri et sa révolte. Sa conscience de chrétien et son rôle de pasteur l’ont fait agir avec ses dons d’orateur et les moyens dont il disposait pour lutter, en particulier, contre l’esclavage.
Aujourd’hui, les expériences ont montré qu’une justice équitable et une paix durable passent par la réconciliation et le pardon : “ Il n’y a pas d’avenir sans pardon” (Desmond Tutu).
C’est sur ce chemin de conversion personnelle que notre consécration religieuse nous engage pour devenir encore davantage « des ferments de réconciliation, de justice et de miséricorde dans nos relations et notre service apostolique » (Const. 21)
NOTRE EXPÉRIENCE DE VIE
Que suscite en toi le rappel de ce qui vient d’être dit ?
Dans quelle mesure ton expérience personnelle, communautaire et apostolique, confirme-t-elle ce qui vient d’être dit ?
NOTRE EXPÉRIENCE FONDATRICE
Un des aspects que nous retenons le plus souvent du Cardinal Lavigerie pour sa lutte contre les injustices est son engagement dans la campagne anti-esclavagiste. En effet, c’est suite aux récits des explorateurs et des missionnaires qui pénétrèrent à l’intérieur de l’Afrique au XIXème siècle, que le trafic des esclaves en Afrique de l’Ouest comme en Afrique Centrale, fut mis au jour. A la demande du pape Léon XIII, notre fondateur entreprit une tournée européenne pour sensibiliser les opinions publiques et les gouvernements afin que ces derniers usent de leur pouvoir pour faire cesser ce trafic.
Lavigerie fut aussi un homme de paix et de réconciliation à un autre niveau. Lors de ses nombreuses visites à nos premières sœurs, il les exhortait à “l’esprit d’union et de charité mutuelle qui, en réalité, est la chose la plus essentielle”.
Mère Marie Salomé, fortement imprégnée de l’esprit du Cardinal n’eut de cesse, elle aussi, de travailler à l’union des cœurs en vue de la mission : “Garder l’union parfaite, ce sera la condition absolue du succès de nos œuvres et la preuve la plus certaine que nous sommes des disciples de Notre Seigneur.” Dans ses écrits, elle ne parle pas de réconciliation en soi, mais de paix - un des fruits de la réconciliation. Elle préconise constamment des attitudes favorisant un climat de paix, d’humilité, d’entente harmonieuse des volontés et des cœurs entre les sœurs, car la mission en dépend. Notre première supérieure générale met aussi en garde contre ce qui peut détruire la paix: les rivalités, les soupçons, les jalousies et les duplicités : “interprétez toujours en bonne part les paroles et les actions de vos sœurs et soyez persuadées que vous vous tromperez beaucoup moins en leur supposant de bonnes intentions, qu’en les jugeant avec sévérité sur de simples apparences”.
Le souci constant de justice et de paix, porté par le Cardinal Lavigerie et Mère Marie Salomé, nous a permis de traverser des conflits mondiaux puis les indépendances qui affectèrent inévitablement notre apostolat et nos communautés. Par exemple, alors que la majorité des sœurs de la congrégation étaient originaires des pays colonisateurs, elles se sont désolidarisées de leur propre pays pour choisir de rester et soutenir leur pays d’adoption. La Maison d’Etudes de Tunis fut un des nombreux cas où nos sœurs travaillèrent au rapprochement des peuples par l’étude de la langue et de la culture, afin que des étrangers en découvrent ses richesses.
Un autre exemple : devant le malaise ressenti par les premières sœurs africaines, quant à leur intégration dans un Institut majoritairement européen, la congrégation leur permit d’expérimenter entre elles une vie communautaire et apostolique. Ce temps les a fortifiées dans leur identité africaine, et les a stimulées à apporter leur contribution à la vie de la congrégation.
UN CONTEXTE CHANGEANT
On se souviendra du XXème siècle non seulement comme l’un des siècles où l’humanité a vécu le plus de violences, mais par-dessus tout comme le siècle qui a développé le plus grand nombre de techniques au service de la haine et de la guerre. Et ceci a souvent été encouragé par des gouvernements clamant être à la recherche de la paix, de la démocratie et de la liberté.
Les Linéamenta du Second Synode de l’Afrique font remarquer que dans quelques pays africains, des tensions sociales persistantes empêchent le progrès et donnent lieu aux troubles politiques, aux conflits armés, au tribalisme et aux contestations de frontières.
Les ravages de la guerre constituent un obstacle évident à tout processus de développement; ils entraînent le drame des réfugiés et le contexte de souffrance pour cause de guerre et de faim, souffrance de la nudité et de la maladie, souffrance par la tristesse et la peur, souffrance par les situations qui humilient; ils détruisent la dignité de la personne humaine, créée à l’image et ressemblance de Dieu… ( Lineamenta n°12 et 13)
Nous sommes témoins de la discrimination des sexes et de la violence faite aux femmes et aux jeunes filles dépossédées de leurs droits dus à chaque être humain
Les personnes âgées, les orphelins et les malades sont sujets à de graves injustices, en étant abandonnés de plus en plus fréquemment par leurs familles et communautés.
Nous sommes aussi témoins d’un déplacement de la violence politique vers la criminalité généralisée. La mondialisation donne lieu à une économie qui est florissante en marge des lois et qui inclut le vol, la corruption, les pots-de-vin, la prostitution, la contrebande, la traite des personnes et le trafic de drogues. De nouveau, le pauvre et le faible en sont les victimes.
Une réaction à tout cela, c’est la conscience grandissante que les vraies solutions ne peuvent pas être trouvées dans la seule justice sociale ; si nous désirons la justice et la paix, nous avons besoin du changement des cœurs et des mentalités.
Alors qu’on a besoin d’efforts pour réduire l’injustice et la violence en renforçant les institutions civiles des lois est nécessaire, des personnes bien intentionnés et ceux qui établissent les politiques ont besoin de mettre en place une nouvelle culture de la non-violence, du pardon et de la réconciliation. Cette nouvelle culture est une décision consciente pour commencer une recherche sérieuse et continue vers un consensus et elle doit être construite, enseignée et apprise.
En conséquence, nous voyons les sciences sociales faire un travail louable dans le domaine de la résolution des conflits, de la médiation, de l’arbitrage et des aspects similaires. Des personnes sont formées et spécialisées dans ces domaines, utilisant les media, la radio et l’ Internet.
Des expériences ont été menées : organisations de sécurité collective ou de surveillance policière, ONG… Ces projets ciblant des communautés locales, se situent tous dans la prévention de la violence. Ils étudient les causes des injustices pour lutter contre les racines de celles-ci.
Parler aujourd’hui de justice et de paix, c’est parler de pardon et de réconciliation, de tendresse et de compassion, c’est parler d’une création nouvelle. Les termes tendresse et compassion semblent dépassés en ce début de XXIème siècle. Oui, ces mots prennent une signification spéciale dans notre monde où l’humanité se déchire elle-même, répondant aveuglément à la violence par la violence. Comme l’expérience nous le montre, la logique de la justice punitive ne conduit certainement pas à la démocratie et à la paix,. Nous avons le défi d’aller contre l’irrationalité de la violence en défendant l’irrationalité du pardon et de la réconciliation !
ÊTRE RÉCONCILIÉS
Le n° 1 de nos Constitutions donne le ton : nous sommes appelées, avec le Christ, à ramener vers le Père l’humanité réconciliée. C’est une référence à 2 Co, 5:18-19: “C’était Dieu qui, dans le Christ, se réconciliait le monde”.
Le mot “réconciliation” en tant que tel, ne se trouve pas dans les écritures juives mais l’Ancien Testament nous raconte diverses histories de réconciliation : celles d’Esaü et de Jacob, de Joseph et de ses frères, etc. La plupart de ces récits montre comment Dieu est engagé dans le processus de réconciliation : sans cesse, Dieu pardonne à son peuple, le réconcilie avec lui et lui donne un nouveau départ.
Ceci culmine dans la réconciliation d’une humanité pécheresse avec l’être même de Dieu par l’intermédiaire de la mort de son Fils unique Jésus Christ : “Si étant ennemis, nous fûmes réconciliés à Dieu par la mort de son Fils, combien plus, une fois réconciliés, serons-nous sauvés par sa vie. ” (Ro 5, 10).
Dans le Christ, le plan de salut universel de Dieu est révélé : “ramener toutes choses sous un seul chef le Christ, les êtres célestes comme les terrestres. ”(Eph 1, 9-10). Paul insiste souvent sur le fait que nous sommes réconciliés avec Dieu par sa mort. L’acte central de réconciliation est la mort de Jésus : ‘par la croix, les réconcilier avec Dieu en un seul corps ; en sa personne il a tué la haine.’…» (Eph 2, 16). La construction de l’Eglise faite des divers peuples est un signe de l’ultime but du plan de Dieu.
La compréhension de la réconciliation par Paul correspond aux notions bibliques de Shalom et de Royaume de Dieu : Shalom, une paix qui est beaucoup plus qu’une absence de guerre et de violence ; c’est l’harmonie restaurée et la réconciliation avec Dieu, avec les uns les autres et avec la création tout entière.
Le Royaume de Dieu est un concept eschatologique désignant une création parfaitement réconciliée, une vision seulement pleinement réalisée que lorsque Dieu sera tout en tous. Le Royaume de Dieu est au cœur du ministère de Jésus : "Les temps sont accomplis et le Royaume de Dieu est tout proche : repentez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle. " (Mc 1, 15).
Le Royaume se dit être de Dieu parce que son arrivée révèle la présence de Dieu dans le monde, pleine de grâce, pardonnant et réconciliant : “Qu’ils sont beaux sur les montagnes, les pieds du porteur de bonnes nouvelles qui annonce la paix, qui apporte le bonheur, qui annonce le salut qui dit « Ton Dieu règne » ! (Is 52, 7) Ce Royaume est ouvert à tous et tous sont invités à y entrer mais il est spécialement donné ou “d’une manière préférentielle”, aux pauvres, aux affligés, à ceux qui souffrent de l’injustice.
COMMENT L’ÉGLISE FAIT-ELLE FACE CES NOVUEAUX DÉFIS ?
L’Eglise, partageant les joies et les espoirs de l’humanité dans ses anxiétés et ses tristesses, se tient près de chaque homme et de chaque femme, en tous lieux et en tous temps pour leur apporter la bonne nouvelle du Royaume de Dieu qui est venu en Jésus Christ et qui continue à être présent parmi eux. (Compendium Doctrine Sociale de l’Eglise n° 60)
C’est pourquoi la Doctrine Sociale de l’Eglise est une partie intégrale du ministère évangélique.
Rien de ce qui touche à la communauté des hommes et des femmes- situations et problèmes concernant la justice, la liberté, le développement, les relations entre les peuples, la paix, —rien n’est étranger à l’évangélisation. (id n°66)
Grâce à l’initiative du pape Paul VI commencée en 1968, l’Eglise célèbre la Journée Mondiale de la Paix, le premier jour de l’année. C’est accompagné d’un Message annuel traitant d’un thème spécifique.
Comme le dit Paul VI « La paix s'affirme seulement par la paix, celle qui n'est pas séparable des exigences de la justice, mais qui est alimentée par le sacrifice de soi, par la clémence, par la miséricorde, par la charité. Et il insiste sur le fait qu’une paix véritable n'est possible que par le pardon et la réconciliation. Le pardon réciproque ne doit pas annuler les exigences de la justice et, encore moins, barrer le chemin qui conduit à la vérité: justice et vérité représentent plutôt les conditions concrètes de la réconciliation ».
La participation de l’Eglise dans cette mission de réconciliation est de prendre part à la guérison du Peuple de Dieu ainsi que des sociétés qui ont été profondément blessées et écrasées par l’oppression, l’injustice, les discriminations, la guerre et les destructions injustifiées. L’Eglise elle-même a un besoin constant de réconciliation mais elle devient l’instrument pour que la grâce du salut de Dieu arrive à un monde brisé et découragé.
C’est pourquoi depuis plusieurs années, l’Eglise a suscité en Afrique et ailleurs dans le monde la mise en place de comités paroissiaux et diocésains de justice et paix, appelés à être la voix des sans-voix, et a développé une formation d’éducation à la paix et à la justice.
COMMENT LA CONGRÉGATION CHERCHE –T-ELLE À RELEVER CE DÉFI?
Nos Constitutions lient réconciliation et mission, car c’est bien notre «être-apôtre , notre attachement à Jésus-Christ qui nous poussent à être des missionnaires de réconciliation, de justice, et de paix (cf. n° 1, 21, 22 et 37)
En 1987, la congrégation est interpellée par les situations d’injustice qui réduisent souvent les personnes à l’état d’objet. C’est pour nous un appel à la libération de tous les pauvres pour qu’ils soient reconnus dans leur dignité d’hommes et de femmes. C’est aussi un appel à changer de mentalité pour regarder le monde à travers les yeux des pauvres.
Chapitre 1993 : Femmes avec les femmes, nous nous plaçons à leurs côtés pour donner la vie et promouvoir une libération intégrale de toute personne humaine. Nous reconnaissons que nous sommes des personnes blessées et vulnérables ; nous faire proches des autres et nous accepter mutuellement est un chemin pour trouver la paix et la guérison. C’est alors que nous pourrons être envoyées comme femmes- apôtres à un monde brisé qui a besoin lui aussi de compassion et de guérison.
En 1999, nous sommes bousculées et interpellées par les violences survenues en Algérie et en Afrique Centrale. Nous nous sentons impuissantes devant ce monde déchiré où dominent abus de pouvoir et oppression : « La violence qui frappe de si nombreux pays nous interpelle… ».
Femmes-apôtres consacrées pour la mission, nous nous sentons appelées à bâtir une culture de la paix parmi nous et autour de nous, à témoigner, à temps et à contretemps que tous les humains sont égaux.
Le chapitre nous engage encore davantage pour la justice, la réconciliation et la paix. Nous affirmons que lutter contre les structures injustes devrait être au cœur de nos préoccupations. Le ‘ tout à tous ‘ du Cardinal Lavigerie nous presse à être des traits d’union, à nous situer en personnes qui rassemblent et à contribuer à la réconciliation, sans nous laisser récupérer par des tendances politiques. Plusieurs de nos sœurs ont reçu une formation pour l’éducation à la paix et pour la reconstruction des personnes, et se sont engagées auprès des refugiés et des prisonniers, des jeunes, femmes et enfants.
En 2005, le Chapitre revient principalement sur le souci d’unité et de communion de Mère Marie Salomé. Nous ressentons le besoin de consolider et de vivre davantage notre esprit de famille, car c’est un signe d’unité dans un monde qui tend à exclure certains groupes sur la base de l’âge, de la nationalité, de la culture, de l’ethnie.
La Lettre Circulaire de 2006 nous rappelle que « la question de l’inter-culturalité nous interpelle, tant au niveau de notre vie communautaire qu’à celui de notre vie de prière, ou encore de notre apostolat. Nous sommes toutes concernées, invitées à une démarche de conversion. » Le programme « Salomé » est une réponse à la demande du Chapitre.
PROPOSITIONS
Comment je / nous, exprimons la dimension ci-dessus de notre charisme pour la mission, être un instrument de réconciliation de justice et de paix ?
Comment le vécu de mes vœux me dispose –t-il à promouvoir la justice, la paix, la réconciliation, en moi-même, en communauté et dans mon milieu ?
Quels pas concrets pouvons-nous faire personnellement, en communauté, dans nos engagements apostoliques, en nous inspirant de ce qui se fait autour de nous et à travers le monde ?
Lire ensemble Lettre Circulaire Avril 2002 / 2006
NB. Lecture de « A l écoute de Mère Marie Salomé »
P 266 : La paix de Jésus-Christ
P 268 : La paix en communauté
P 270 : Du secret de la paix et de la joie
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