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Tibhirrine

Un lieu que je découvre et une histoire qui perd de son mystère.
En foulant le sol d’un domaine, il prend un visage.
Ce qu’il a perdu qui était caché, prend alors une âme ;
Et je fonds à mon tour dans le présent de cette terre.

L’hiver veut la quitter mais le vent le rappelle.
Les bourgeons timides des cerisiers se tachent de rouge
Le ronronnement des blancs amandiers couverts d’abeilles
Rivalisent d’harmonie avec le chant du pinson

La terre fraichement labourée attend les semences
Les eaux de la source se fraient un passage dans les buissons.
Abondante en ces jours, elle murmure sa romance
En cascades qui dansent ; et c’est tout la nature qui bouge !

Les hommes contemplent ce que les moines ont contemplé.
Ils attendent avec foi avant d’avoir semé.
Le souvenir de leur histoire est ici gravé.

La sueur et le sang ont fertilisé une terre assoiffée.
Pourtant, ce qui étanche la soif n’est ni eau jailli, ni pluie
Ce qui étanche leur soif dans ce haut pays
C’est ce même regard porté sur le proche horizon
Regard algérien, regard européen, regard d’amis.

 

J’étais venue avec en tête les récits divergents de martyre, ou de l’assassinat des 7 moines enlevés au monastère de Tibhirrine en 1996. Pour les uns martyres de la foi, pour les autres victimes d’une bavure policière, pour les autres encore innocentes victimes d’enjeux politiques.
Leurs témoignages rendus publiques de façon posthume, m’avaient eux donné la certitude que ces hommes étaient hommes de foi et hommes d’amour. Quelque soit la vérité de ce triste et sanglant départ vers Dieu, le silence de ces apôtres, le travail de ces hommes de labeur, leur vécu de proximité avec la population du village, reste comme en écho sur l’Atlas algérien. Un écho de vie et de joie.

Je foulais ce domaine comme on foule toute terre dure et généreuse à la fois. J’avançais dans ces parcelles labourées, humant l’odeur de la terre fraichement remuée. J’entendais le chant des bergeronnettes, des pinsons et des mésanges (Damien, coopérant m’aidait à les reconnaître) avec l’oreille heureuse des gens qui viennent de la campagne et qui ont du la quitter : plus qu’un chant, un message, une discussion familière.

J’entrais petit à petit en communion avec le lieu. J’en savourai chaque bruit, chaque parfum. Il perdait de son mystère. Il gagnait une âme. Il se faisait présent ! Et nos frères assassinés semblaient encore parcourir les champs, abreuver les bêtes, se retirer en prière…

Ce sont ceux qui habitent le lieu qui lui donnent aujourd’hui vie, comme avant, plus qu’avant peut-être. Leur part s’inscrit dans celle de tous ceux  qui depuis que le village existe, et avant déjà, on aimé cette terre et lui ont fait porter des fruits. Les métayers, les prêtres, les coopérants qui sont là continuent de prendre part au mystère de la création, au mystère de la rencontre gratuite et passionnée, de gens venus de cultures différentes, animés d’une foi différente, au mystère d’une vie ensemble, possible.

Le cimetière me ramenait à l’histoire des années noires de l’Algérie.
Les sept «dernières demeures » étendues à l’ombre des sapins, au flanc de l’Atlas. La lumière est discrète, presque pudique. L’emplacement des dépouilles des moines s’étalent devant moi comme si leurs corps entiers y reposaient. Pourtant seules leurs têtes y furent déposées. Ne pas souligner le drame, ne pas accuser ; même dans la mort, respecter les habitants de ce pays. Faire comme si…comme si la mort avait été naturelle….comme si les corps étaient là. D’ailleurs, n’ai-je pas depuis mon arrivée ici le sentiment, la sensation qu’ils sont là ? bien vivants ! vivants dans le regard de Youssef qui les a connu, a retourné la terre avec eux ; vivants dans le travail du père Jean Marie ; vivants dans l’amitié qui lie le jeune Damien à ses hommes de la terre avec qui il a travaillé trois ans !
Ils ont simplement rejoint, leurs pères et frères entrés dans la vie avant eux !

Une journée pas comme les autres…un éveil, un réveil…sur un pays, une histoire, un Dieu qui est unique et qui contemple sa création avec amour.
Sinon, aurions nous gouté ce soleil qui annonce le printemps ? Écouté ces oiseaux qui préparent leurs premières amours ? Respiré la terre encore humide de neige et d’eau de pluie ? Contemplé silencieusement les coteaux des autres collines gagnées par le soleil qui nous avait fuit ?

Une action de grâce pour les gens de ce pays (Algériens et gens d’Eglise) qui m’aident à comprendre qu’à travers la continuité de la vie, nous honorons et Dieu et sa Création, hommes, femmes, et nature confondus !

Un Mythe est tombé. La vie s’est relevée ! Et l’amitié aussi.

L.H.

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