Un témoignage touchant de notre Sr Marietha Joakim, Nairobi, Kenya
Quand je réfléchis à mon expérience d’aide aux pauvres, je ne commence pas par des théories ou des documents de l’Église. Je commence par les rues de Nairobi, par les personnes que je rencontre chaque jour, dont les visages sont faciles à ignorer, mais difficiles à oublier.
Nairobi est une ville de contrastes.
Les grands immeubles, les routes très fréquentées et les signes de développement coexistent avec une pauvreté profonde. Ces derniers temps, le nombre de sans-abri et de mendiants a visiblement augmenté. À chaque feu rouge, devant les supermarchés, le long des grandes routes et près des églises et des mosquées, il y a des gens qui demandent de l’aide. Beaucoup sont des jeunes adultes qui devraient être dans la fleur de l’âge, mais qui n’ont nulle part où aller.
Mon expérience personnelle en matière d’aide aux pauvres a été très simple. Je donne de la nourriture lorsque j’ai quelque chose à leur donner, soit personnellement, soit en collaboration avec la communauté. Parfois, c’est une petite somme d’argent, ou seulement quelques minutes d’écoute.
Je ressens une profonde compassion, en particulier pour les femmes qui s’assoient au bord de la route tôt le matin, dans l’espoir de trouver un travail occasionnel. Chaque fois que je les vois, je me sens impuissante, car je sais que le soir venu, beaucoup d’entre elles rentreront chez elles les mains vides.
Il arrive parfois que quelqu’un me demande seulement de l’argent pour son transport, pour rentrer chez lui, chercher du travail ou s’occuper d’une affaire familiale. De temps en temps, je peux l’aider, et je vois alors son soulagement et sa gratitude. Mais très souvent, je m’en vais le cœur lourd, consciente que ce que je lui ai offert était insuffisant.
La réalité de Nairobi complique également l’aide aux pauvres, car tous ceux qui mendient ne sont pas nécessairement dans le besoin. Certaines personnes profitent de la situation ; il arrive que des personnes handicapées physiques soient installées dans la rue et utilisées par d’autres pour collecter de l’argent. Il est parfois difficile de savoir qui dit la vérité et qui ment.
Dans une ville comme Nairobi, aimer ne signifie pas être naïf ou insouciant, mais refuser de devenir indifférent. L’Eglise nous dit clairement qu’il existe un « lien indissoluble entre notre foi et les pauvres » (Dilexi te, n° 36).
Ce lien nous place dans des situations inconfortables où il n’y a pas de réponses simples.
Mon sentiment d’impuissance fait partie de ce lien, il me rappelle que la foi ne consiste pas seulement à faire de bonnes actions, mais aussi à me laisser troubler par la souffrance. Je suis particulièrement touchée par l’idée que l’Église ne devrait avoir « aucun ennemi à combattre, mais seulement des hommes et des femmes à aimer » (Dilexi te, n° 120).
À Nairobi, les pauvres sont souvent considérés comme une gêne, des personnes à chasser, à ignorer ou à condamner. Pourtant, l’amour chrétien m’appelle à les voir comme des personnes ayant leur dignité, leur histoire et leurs blessures.
Cette manière d’aimer est profondément liée à notre Charisme et à l’esprit du Cardinal Lavigerie et de Mère Marie-Salomé, qui ont répondu à la souffrance non pas à distance, mais par la proximité. Ils croyaient en la dignité de tout être humain, en particulier ceux réduits au silence par la pauvreté et l’exploitation.
Mère Marie-Salomé, dans sa fidélité paisible m’enseigne que, toujours, l’amour n’agit pas de manière bruyante ou visible. Souvent, il agit par la présence, la patience et la constance dans les petites choses.
Mon expérience auprès des pauvres à Nairobi m’apprend l’humilité, je ne suis pas celle qui sauve. Je suis un être humain qui essaie de garder le cœur ouvert dans une réalité complexe. Mais je crois qu’un « simple geste sincère de proximité et de soutien » (Dilexi te, n° 121) permet aux pauvres d’entendre, d’une certaine manière, les paroles de Jésus :
Je vous ai aimés ».
L’Église dont le monde a besoin aujourd’hui est une Église qui ose aimer sans limites, même lorsque l’amour semble faible, incomplet et fragile. C’est le chemin que j’apprends à suivre, les yeux ouverts, le cœur prêt à s’interroger et avec de petits actes de fidélité enracinés dans la réalité quotidienne de la ville.






