La communauté de Lilongwe avec la sœur Monique Vien
Par Anafrida Biro, communauté de Lilongwe, Malawi
En lisant notre dernier Partage Trentaprile, 2026 – 1, page 30 (sur les souffrances humaines vécues par les personnes dans le camp de réfugiés), je me suis sentie poussée à m’arrêter et à méditer sur ces mots : « Ils nous enseignent à ne pas demander « pourquoi ? », mais plutôt « quelle est ma réponse ? » J’ai immédiatement pu faire le lien avec ce que je vivais avec mes sœurs de la communauté, grâce à notre sœur Monique Vien, du Canada, qui, après notre réunion de congrégation à Dar es Salaam, est venue passer quelques semaines dans notre communauté de Lilongwe, au Malawi, pour rendre visite à son cher pays et à ses amis rencontrés au cours de ses nombreuses années de vie missionnaire là-bas.
J’ai eu suffisamment de temps pour écouter Sœur Monique et j’ai réalisé qu’elle avait eu la chance de travailler dans différents pays et dans différents endroits au Malawi même, tels que Mua, Salima, Likuni et Lilongwe… Dans ces endroits, tout n’était pas rose, elle a dû faire face à différents défis et parfois elle se demandait : « Comment affronter la réalité, comment réagir ? » Rester indifférente n’était pas son genre ! C’est exactement ce qui s’est passé un jour, lorsqu’un jeune albinos, Chikhondi (nom fictif), est venu la voir à plusieurs reprises à Likuni pour lui demander de lui donner un emploi. Au début, Sœur Monique ne voyait pas quel genre de travail elle aurait pu proposer pour ce jeune homme, qui ne voyait même pas bien. Le cœur lourd, elle a dû lui dire qu’il n’y avait pas de poste disponible.
Mais, depuis ce moment-là, le cœur de Sœur Monique restait inquiet. Elle réfléchit, médita et fouilla « dans le Google de son esprit », puis se souvint que quelqu’un avait parlé d’un homme capable de couper des bouteilles en ville. Par chance, on trouvait plein de bouteilles en verre dans les environs ! Elle se mit en route et trouva avec joie cet homme. Elle s’était rendue chez lui avec deux bouteilles en verre pour lui demander comment il faisait pour les couper. Mais il ne voulait pas lui dévoiler son secret ! Sans l’inviter à le suivre chez lui, il prit ces bouteilles et revint quelques minutes plus tard avec deux verres joliment découpés. Sœur Monique n’avait ni entendu ni vu quoi que ce soit de ce qu’elle avait souhaité ! « Mais comment avez-vous fait cela ? » lui demanda-t-elle. L’homme répondit avec hésitation : « Vous prenez une ficelle, vous mettez une extrémité dans votre bouche, vous faites ça (il fit le geste d’un cercle avec une ficelle imaginaire). Elle repartit donc avec ses deux verres et le reste du mystère lui restait à découvrir par elle-même.
De retour chez elle, Sœur Monique s’assit dans sa chambre et se mit à réfléchir aux quelques mots que l’homme avait mentionnés en théorie : « Je vais essayer ça : si j’attache la bouteille avec une ficelle, que j’en mets une extrémité dans ma bouche, puis que je tiens la bouteille à deux mains, qu’en est-il de l’autre bout de la ficelle ? Il ne restait plus que mes pieds pour ça ! Elle se souvint alors que son père faisait quelque chose de similaire : faire glisser de haut en bas un objet entouré d’une ficelle permettait de produire de la chaleur. L’énigme était résolue ! Il ne restait plus qu’à faire l’expérience. Sœur Monique a alors proposé à Chikhondi de venir avec une corde en sisal. Dès le lendemain, Chikhondi était là, accompagné de trois de ses amis et de la corde. Forte de sa foi et de sa confiance en Dieu, avec qui tout est possible, Sœur Monique s’est sentie suffisamment en confiance pour expliquer le principe de la découpe des bouteilles aux quatre jeunes hommes, qui devaient ensuite le mettre en pratique. De manière spectaculaire, la première bouteille a été découpée et leur joie a envahi la cour ! Ce jour-là a marqué le début d’une transformation de vie, en particulier pour Chikhondi, car c’est devenu son métier jusqu’à aujourd’hui ! Depuis lors, il a pu aider et continue d’aider de nombreuses autres personnes, au sein de sa propre famille et en dehors. Que faire de ces montagnes de bouchons de bouteilles ? s’est demandé Sœur Monique. « Pourquoi ne pas en faire des clochettes ? » Elle connaissait un jeune homme, Chisomo (nom fictif), très handicapé par la polio, qui savait peindre avec la bouche. Après avoir reçu une proposition de Sœur Monique, Chisomo a fait des merveilles avec ces petites clochettes qui attiraient les touristes. Il est ainsi devenu financièrement indépendant, s’est marié et a pu s’acheter une voiture pour faciliter ses déplacements !
Parmi les amis que Sœur Monique souhaitait rencontrer, figurait M. Chikhondi, aujourd’hui père de quatre enfants. J’ai eu la chance d’assister à cette rencontre ; les deux ne se sont pas simplement retrouvés comme une personne et un ami, mais dans une relation plus profonde, que je pourrais comparer au lien du sang entre une mère et son enfant bien-aimé. Leur conversation était dépourvue de barrières ou de calculs ; elle était au contraire directe et transparente, dans une langue qu’ils comprenaient tous deux bien mieux que moi, le chichewa. Avec enthousiasme, Chikhondi a partagé sa joie et sa gratitude évidentes, et m’a raconté comment son travail de découpe du verre l’avait fait connaître jusqu’au président, qui avait pu voir son travail de ses propres yeux, et à qui il avait pu serrer la main pour la première fois ! En l’accompagnant dehors, Chikhondi m’a dit :
Eh bien, Dieu n’est pas là-haut, mais juste ici sur terre avec nous… Je n’aurais jamais pensé revoir Sœur Monique, et maintenant, la voilà, eh bien… ! »
Oui, au cœur de la souffrance, des épreuves, des besoins humains, de la misère et de la confusion, c’est notre réaction qui peut nous aider à aller de l’avant, nous conduisant, nous et les autres, vers la libération, la joie intérieure et la paix. Oui, c’est ce qui s’est passé et ce qui se passe avec Jésus et tous ceux qui l’ont suivi/le suivent radicalement. “Je suis venu afin qu’ils aient la vie et qu’ils l’aient en abundance”. (Jean 10, 10). C’est ce qui s’est passé avec le cardinal Lavigerie, Mère Marie Salomé et bien d’autres de nos frères et sœurs, qui sont devenus et s’efforcent de devenir tout pour tous. C’est en effet ce qui est arrivé à Pierre et Jean face à un homme boiteux de naissance, qui était couché chaque jour à la porte du temple. Pierre, (avec Jean), dit à l’homme : « Regarde-nous, je n’ai ni argent ni or, mais je te donne ce que j’ai ; au nom de Jésus-Christ de Nazareth, lève-toi et marche. »
Ces paroles seules ne suffisaient pas, Pierre a agi : il l’a pris par la main droite et l’a relevé ; et aussitôt ses pieds et ses chevilles se sont fortifiés. Et bondissant, il se leva, marcha et entra avec eux dans le temple en louant Dieu ! (Actes 3, 1-10).
Oui, toute personne dans le besoin nous enseigne, si nous sommes prêts, à ne pas tant nous préoccuper du « pourquoi », mais plutôt, par la grâce de Dieu, du « comment » et du « quoi » de ma réponse. Que Dieu nous aide à ne pas rester indifférents, mais à répondre. Aussi petite que soit notre réponse, des collines et des montagnes bougeront certainement.






