Une réflexion de notre Sr Mia Dombrecht, Communauté de Nouakchott
Pour préparer cet article, je me suis rendue au bord de l’Océan Atlantique pour me recueillir et prier. Au début de mon premier temps de prière, passe devant mes yeux dans le ciel un vol de 5 pélicans… Le pélican, symbole que le Cardinal Lavigerie avait choisi pour exprimer ce qui est devenu « sa façon de concevoir la vie, sa façon de la vivre » (Dilexi te 1, n° 120) : CARITAS.
En effet, Lavigerie, ayant choisi cette devise épiscopale, l’a fait devenir chair dans ses choix de vie et a fait « pénétrer l’amour chrétien dans les replis les plus cachés de la société. » (DT n° 120).
En tant qu’évêque de Nancy, il avait une attention particulière pour les pauvres de son Diocèse.
« Dans un presbytère où il se trouvait pour dîner, il s’aperçoit qu’on prépare un splendide festin… C’était contraire aux règlements
diocésains qui prescrivaient de ne servir à la table de l’Evêque en tournée que trois divers plats de viande. Mgr Lavigerie appelle le curé,
lui demande charitablement s’il n’existe pas de familles pauvres dans le voisinage ; il s’en fait désigner quelques-unes avec leur adresse.
Puis, appelant les gens de service, il leur dit que leur excellent Mr le Curé leur ordonne d’aller porter aux pauvres gens ce qu’il nomme
l’excédent des plats réglementaires. On ne se mit à table qu’après l’opération. » (Baunard 2), tome I, p. 142)
Lors de sa visite de la prison : « Il s’adressa à deux des plus criminels, un jeune assassin, un jeune faussaire : Ayez confiance, mes enfants.
Dieu pardonne tout à celui qui pleure son crime et veut le réparer… Le voulez-vous ? Allons, venez que je vous embrasse ! » (ibid, p. 116).
À ce sujet, rappelons-nous les paroles du Pape François : « Entrer dans une prison est toujours un moment important pour moi, car la prison
est un lieu d’une grande humanité (…). Une humanité éprouvée, parfois accablée par les difficultés, la culpabilité, les jugements, les
incompréhensions, les souffrances, mais en même temps chargée de force, de désir de pardon, de volonté de rédemption ». (DT n° 62)
Voici une anecdote qui montre sa relation avec les gens simples à Alger, les cochers qui étaient à son service dans ses déplacements :
« Dans une circonstance où les cochers d’Alger s’étaient mis en grève, il fut décidé unanimement que l’Archevêque serait excepté de
l’exclusion générale. On se souvenait de ses bonnes paroles et de ses pourboires. » (Baunard p. 647)
« Il sait, dans ses homélies, toucher les cœurs meurtris par le deuil et fait preuve d’empathie et de compréhension. Lors de la maladie
et du décès du fils de 7 ans du gouverneur de l’Algérie, le général Chanzy, on appelait sa présence, car il avait le don de consoler. Lors de
l’enterrement, le Pontife trouva des accents d’une tendresse, d’une grâce, d’une délicatesse, d’une élévation religieuse, à tirer les larmes
de toute l’assemblée. » (Baunard, p. 429)
Il n’oublia pas les Arabes, les musulmans… :
Je réclame le privilège de vous aimer comme mes fils, alors même que vous ne le reconnaîtriez pas pour père…En attendant, il est deux choses que nous ne cesserons de faire : la première, c’est de vous aimer et de vous le prouver, si nous le pouvons, en vous faisant du bien ; la seconde c’est de prier pour vous le Dieu maître et père de toutes les créatures, afin qu’il vous accorde la lumière, la miséricorde et la paix. » (Mgr Baunard, p. 165)
Une fois ses missionnaires envoyés en Afrique Subsaharienne, le Cardinal Lavigerie découvre l’horreur de l’esclavagisme. « C’est un
cri qui est parti de Rome, le 28 décembre 1888 à l’église Gesù : « Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger. Je
suis homme, l’injustice envers d’autres hommes révolte mon coeur. Je suis homme, la cruauté envers les hommes me fait horreur. Je
suis homme et ce que je voudrais que l’on fît pour me rendre la liberté, l’honneur, les liens sacrés de la famille, je veux le faire pour rendre aux fils de cette race infortunée la famille, l’honneur, la liberté. » (Baunard, II, pp. 478-479)
Il aime donner des conseils précieux à ses missionnaires lors de leur envoi en mission :
Aimez les peuples vers qui vous êtes envoyés. » (Lavigerie, 1825-1892, Fondateur des Missionnaires d’Afrique, dossier, p. 17).
Cette phrase fait vraiment écho à celle de l’Exhortation Dilexi te qui dit : « … une Eglise qui connaît seulement des hommes et des femmes à aimer est l’Église dont le monde a besoin aujourd’hui. » (DT n° 120)
« Dans sa vieillesse, les services qu’on lui rendait le trouvaient reconnaissant, jusqu’à une humble tendresse. Un jour que le frère
qui l’habillait lui passait l’anneau pastoral au doigt, le Cardinal retint sa main pour la porter à ses lèvres : « Laissez-moi baiser cette main
dévouée qui me sert si bien et soulage mes souffrances. » Cela s’est renouvelé une dizaine de fois. (Baunard, II, pp. 658-659)
Toutes ces actions et attitudes sont l’expression de sa devise CARITAS et de son attachement au Seigneur. N’est-ce pas lui qui nous dit :
Il faut être fou de Jésus Christ comme moi-même je le suis. » ? (Baunard, II, p. 492).
En effet, sa devise CARITAS est de toutes les époques et pour tous les peuples, et fait écho à l’appel de Jésus lui-même : « Comprenez-vous ce que je vous ai fait ? Je vous ai donné un exemple pour que vous agissiez comme j’ai agi envers vous… Heureux serez-vous si vous le mettez en pratique » (Jean 13).
Ainsi, à partir de la Source qu’est Jésus, l’amour chrétien a coulé dans l’humanité de génération en génération. En témoignent les multiples
Saints, cités dans l’Exhortation, qui ont incarné à leur façon l’invitation de Jésus à répondre aux cris des pauvres de leur époque. Le Cardinal
Lavigerie fait partie de cette longue chaîne et nous pouvons être fières d’être ses filles et de vivre de son héritage. Oui, « l’amour chrétien brise
les barrières, rapproche ceux qui sont éloignés, unit les étrangers. » (DT n°120).
N’est-ce pas cela que nous visons dans notre vie communautaire interculturelle, dans le domaine du dialogue interculturel et
interreligieux, et dans celui du service aux migrants, où l’amour chrétien peut être vu comme « prophétique » ?
Dans notre communauté SMNDA de Nouakchott, à travers nos différents engagements, nous faisons de notre mieux pour rencontrer le Seigneur de l’histoire à travers les gens simples et pour vivre notre Mission comme un domaine où Dieu veut se révéler à nous.
Citons en exemple : l’amour donné aux enfants nés avec un handicap, souvent malaimés de leur famille, parfois cachés au fond des maisons ; l’attention donnée aux migrants refoulés aux frontières pour la seule raison de ne pas disposer de papiers d’identité valides ; l’accompagnement des victimes du trafic humain quand le trafiquant disparaît après avoir encaissé l’argent ; l’aide et les conseils donnés
aux étrangers cherchant à scolariser leurs enfants ; l’apprentissage de la langue de l’autre pour pouvoir communiquer avec les habitants du
pays d’accueil ; l’écoute empathique et respectueuse du témoignage de foi d’un ami musulman…
Que le pauvre puisse sentir à travers nous que les paroles de Jésus s’adressent aussi à lui : « Je t’ai aimé. » (DT, n° 121).
Une mission pour toute notre vie !
1) Dilexi te, Exhortation apostolique du Pape Léon XIV sur l’amour envers les pauvres, 4 octobre 2025, cité comme DT
2) Oeuvre cité comme Baunard : Mgr Baunard, Le cardinal Lavigerie, tome I et II, Paris, Librairie Ch. Pousielgue, 1896)






